Dix-huit supporters sénégalais sont retenus dans une prison marocaine depuis la finale de la CAN. Une décision de justice qui mérite d’être lue à hauteur de ce qu’elle est — et de ce que nos deux peuples sont l’un pour l’autre depuis des siècles. J’étais présent dans le stade ce soir-là. J’écris en témoin, pas en commentateur. Comme le rappelle le Coran : « Je ne témoigne que de ce dont j’ai une connaissance certaine. » Mais j’écris aussi avec une peine particulière au cœur — car mon treizième aïeul paternel et maternel était Marocain, originaire du nord du Maroc, à Ouezzane. Ce que traverse aujourd’hui cette relation entre nos deux peuples, je le vis de l’intérieur, dans ma propre chair et ma propre mémoire. Je suis, à la fois, des deux rives.
Il faut commencer par là où personne ne commence jamais : par le commencement. Près de 1000 ans avant que Rabat et Dakar n’aient des ambassades l’une dans l’autre, avant même que ces noms existent sur une carte, nos ancêtres avaient déjà fait quelque chose d’extraordinaire ensemble. Vers 1040, des tribus berbères Sanhadja nomadisant entre le sud du Maroc et le fleuve Sénégal vinrent établir leur ribat — leur couvent fortifié — sur l’île à Morphil, dans le Tékrour, en plein cœur de ce qui est aujourd’hui le nord du Sénégal. Les populations du Tékrour, déjà islamisées et ferventes, les rejoignirent par milliers, formant avec eux une confédération de combattants et de croyants. C’est de cette alliance-là, née sur les rives de notre fleuve, que sortirent les Almoravides — et c’est de cette alliance-là que sortit Marrakech, fondée en 1062 par Yusuf Ibn Tachfin à la tête d’un empire qui allait s’étirer jusqu’à l’Espagne reconquise. La ville rouge qui trône aujourd’hui au cœur du Royaume du Maroc porte en elle, dans ses premières pierres, un peu de l’âme du Tékrour. Avant que nos deux pays soient des pays, nos ancêtres avaient déjà bâti ensemble un empire.
C’est sur ce terreau millénaire que tout le reste a poussé. La Qadriyya et la Tijaniyya d’abord, ces cordons spirituels qui relient le Maroc au Sénégal, sans que nulle frontière n’ait jamais su le trancher. Puis, aux premières heures des indépendances, la relation personnelle entre Léopold Sédar Senghor et Hassan II — deux géants qui avaient compris que l’Afrique ne pouvait pas se permettre de gaspiller ses amitiés. La Convention d’établissement de 1964, qui soufflera ses soixante-deux bougies cette année, a traduit cette amitié en droit concret : liberté d’installation, de circulation, d’accès aux marchés publics pour les ressortissants des deux pays — un cadre que bien des conventions africaines peinent encore à égaler. Depuis, les échanges commerciaux ont été multipliés par quatre en quinze ans, pour atteindre 370 millions de dollars en 2024. Le Maroc est aujourd’hui le premier fournisseur africain du Sénégal. Plus de 130 accords lient nos deux États. Soutenue par ce cadre juridique sécurisé et une connectivité logistique fluide, cette relation dépasse le simple flux de capitaux pour devenir un véritable ancrage industriel et technique, faisant de Dakar le principal hub ouest-africain des IDE marocains, tout en posant désormais le défi d’un rééquilibrage de la balance commerciale au profit des exportations sénégalaises. Ce partenariat économique entre les deux pays s’incarne principalement dans le secteur bancaire et financier (CBAO-Attijariwafa, Banque atlantique-BCP, BOA), mais s’étend également aux infrastructures et à l’immobilier, aux télécommunications, ainsi qu’à l’agro-industrie via l’engagement massif de l’OCP pour la souveraineté alimentaire sénégalaise.
La Grande Mosquée de Dakar, que le Maroc a contribué à bâtir et dont il finance aujourd’hui la réhabilitation, veille sur la capitale sénégalaise comme un symbole de pierre de cette fraternité. Et Sa Majesté le Roi Mohammed VI a visité le Sénégal neuf fois — plus qu’aucun autre pays africain — allant jusqu’à s’adresser à la Nation marocaine depuis Dakar, dans un geste dont on ne mesure peut-être pas assez la portée symbolique. En janvier 2026, au lendemain même des incidents de la finale, le Premier Ministre Ousmane Sonko était à Rabat pour signer dix-sept nouveaux accords avec Aziz Akhannouch. Quand d’autres auraient annulé le voyage, nos deux gouvernements ont choisi de travailler.
Alors oui, il y a eu ces images. Mais pour en parler honnêtement, il faut les raconter dans l’ordre — et je peux le faire, parce que j’étais là. J’étais dans ce stade Moulay Abdellah le soir du 18 janvier. J’ai vu de mes yeux ce que les caméras ont partiellement capturé et que les plaidoiries ont diversement interprété. Et ce que j’ai vu commence bien avant que le premier objet ne vole dans les tribunes.
Il y a d’abord eu des incidents sur le terrain même, discrets mais suffisamment visibles pour peser sur l’atmosphère. Des ramasseurs de balles et quelques joueurs de l’équipe marocaine ont tenté de s’emparer de la serviette du gardien sénégalais — un geste de déstabilisation psychologique, délibéré ou non, mais dont l’effet dans les tribunes ne fut pas neutre. Les supporters sénégalais ont vu. Ils ont interprété. Et dans un stade déjà surchauffé par l’enjeu d’une finale continentale, chaque petit incident sur le terrain devient une provocation collective pour ceux qui regardent depuis les gradins.
Il y a ensuite eu l’arbitre — et c’est là le cœur du problème. Dans les ultimes secondes du match, il a rendu deux décisions consécutives d’un impact émotionnel difficilement gérable : annuler un but sénégalais, puis accorder immédiatement un penalty au Maroc. Ces deux décisions, prises dans le même souffle, à quelques secondes de la fin, sur des actions dont la légitimité reste débattue, révèlent une absence totale de sens du contexte de la part de l’arbitre. Cela ne justifie en rien ce qui a suivi dans les tribunes — je le dis clairement, et j’y reviendrai. Mais on ne peut pas ignorer qu’un arbitre expérimenté, conscient de la tension d’une finale africaine, a le devoir de gérer autrement la fin d’un tel match. Refuser un but à une équipe et accorder un penalty à l’autre dans le même instant, à quelques secondes du coup de sifflet final : c’est mettre le feu à une poudrière en sachant qu’elle est pleine.
Ce qui s’est passé ensuite n’a pas été une explosion spontanée et uniforme. Cela a été une escalade, phase après phase, chacune entraînant la suivante avec la logique implacable des foules qui perdent pied. Première phase : l’arbitre annule un but sénégalais. La tension, déjà haute, monte d’un cran. Des objets commencent à voler depuis les tribunes des supporters sénégalais en direction des stadiers. Deuxième phase : l’arbitre accorde un penalty au Maroc. C’est là que tout bascule. Des supporters arrachent des sièges et les lancent vers les stadiers. Puis ils tentent de quitter les tribunes pour envahir la pelouse — les stadiers les bloquent. S’ensuit une bagarre frontale entre supporters et stadiers, à coups de poing, à coups de chaise. Troisième phase : la police intervient et pénètre dans l’enceinte. À ce moment précis, ce qui était une rixe de tribune devient un combat de rue à ciel ouvert — corps à corps, forces de l’ordre contre supporters sénégalais, dans l’indistinction et le chaos. Quatrième phase : les arrestations. Dix-huit Sénégalais sont interpellés dans la confusion de cette mêlée. Cinquième phase : un mois de détention provisoire, puis le tribunal de première instance de Rabat qui condamne, le 19 février, neuf d’entre eux à un an de prison, six à six mois, trois à trois mois, assorties d’amendes allant de 1 000 à 5 000 dirhams. Cette chronologie importe. Elle importe parce qu’elle révèle comment une décision arbitrale contestée, dans un contexte émotionnel déjà saturé par les déclarations pré-match de la Fédération sénégalaise de Football, a pu transformer en quelques minutes des supporters ordinaires en acteurs malgré eux d’une scène dont ils portent aujourd’hui seuls les conséquences pénales. Leur détresse mérite la sollicitude, pas l’indifférence.
Mais comprendre leur souffrance ne dispense pas de se dire la vérité. Notre propre Code pénal — la Loi n° 65-60 du 21 juillet 1965 — sanctionne, au Sénégal, exactement les mêmes faits avec les mêmes outils : les articles 294 et suivants punissent les violences volontaires d’un emprisonnement d’un mois à cinq ans selon la gravité des blessures, les peines étant aggravées lorsque les violences sont commises en réunion ou contre des agents de sécurité. Les articles 406 et suivants punissent la dégradation volontaire de biens d’un emprisonnement pouvant atteindre deux ans, outre la réparation civile intégrale. En octobre 2012, des supporters sénégalais avaient allumé des feux et lancé des projectiles au stade Léopold Sédar Senghor lors d’un match contre la Côte d’Ivoire : la CAF avait suspendu notre stade national pendant un an et infligé une amende de 25 millions de francs CFA, avec menace de doubler la sanction en cas de récidive. Nous avions alors accepté cette décision comme normale. Il serait donc difficile de soutenir, sans se contredire, que les mêmes actes commis cette fois sur le sol d’un pays frère méritent une toute autre réponse au seul motif que les condamnés sont sénégalais. La justice, qu’elle soit rendue à Dakar ou à Rabat, ne se négocie pas à la nationalité.
Ce qui peut et doit se négocier, en revanche, c’est l’accompagnement de nos compatriotes dans les voies légales qui restent ouvertes. L’appel a été annoncé dès le lendemain du verdict puis annulé. L’action consulaire doit être pleine et entière. Et si les peines venaient à être confirmées, les mécanismes de la Convention de Strasbourg de 1983 sur le transfèrement des personnes condamnées — dont le Maroc est signataire — offrent une voie de rapatriement humanitaire que la diplomatie sénégalaise doit explorer avec détermination, en plus de la grâce royale que le Sénégal pourrait solliciter.
Le Premier ministre Sonko a eu raison de dire à Rabat que « le sport ne peut pas diviser les pays ». Cette phrase doit maintenant se traduire en actes, par des initiatives diplomatiques fraternelles.
Il y a également un message à adresser directement à la Fédération Sénégalaise de Football. Car sa responsabilité dans cette affaire commence bien avant le coup d’envoi de la finale. Dans les jours qui ont précédé le match, des responsables fédéraux ont pris la parole publiquement pour accuser la Fédération Royale Marocaine de Football de défaillances graves: sécurité insuffisante autour de la délégation sénégalaise, conditions d’hébergement jugées indignes, traitement perçu comme irrespectueux envers les joueurs et le staff. Ces déclarations, quelles que soient leur part de vérité, ont été proférées dans un espace public saturé d’émotions, à quelques heures d’une finale déjà chargée de pression. Le résultat était prévisible : des supporters qui arrivent au stade non plus seulement portés par la passion du match, mais déjà convaincus d’une injustice, déjà mis en posture d’affrontement symbolique. Quand le but a été refusé et le penalty controversé est tombé, ces esprits préchauffés par les déclarations de leurs propres dirigeants n’avaient plus besoin de grand-chose pour basculer.
Une fédération nationale a le droit, et même le devoir, de défendre ses équipes face à des manquements supposés dans l’organisation. Mais elle a aussi la responsabilité de mesurer l’effet de ses mots sur des milliers de supporters surexcités, dans un contexte où chaque déclaration peut servir d’étincelle. Ce n’est pas de la diplomatie molle que d’exiger cette prudence — c’est de la responsabilité élémentaire. Le stade Senghor suspendu en 2012, dix-huit condamnés à Rabat en 2026, des amendes CAF des deux côtés : deux fois le même scénario, avec une décennie d’écart, et désormais une variable aggravante — la communication fébrile de ses propres dirigeants. Cela s’appelle un problème structurel, pas un accident. La FSF doit accompagner jusqu’au bout juridiquement et financièrement les dix-huit condamnés — c’est le minimum. Elle doit bâtir un dispositif sérieux d’encadrement des supporters en déplacement international — c’est l’urgence absolue. Et elle doit apprendre à parler avant un match comme quelqu’un qui sait que ses mots ont des conséquences dans les tribunes — c’est la leçon de cette finale. Le football sénégalais vise les plus grandes compétitions mondiales. Il ne peut pas se permettre des dirigeants qui allument le feu, puis s’étonnent que ça brûle.
Quant à nos frères et sœurs marocains : les actes de dix-huit hommes, une nuit de fièvre, ne disent rien de l’âme d’un peuple de dix-huit millions. Le Sénégal qui vous aime, qui prie dans vos mosquées, qui étudie dans vos universités, qui a fondé avec vous il y a mille ans l’empire le plus étonnant qu’ait jamais vu le continent africain — ce Sénégal-là est inchangé. Il est debout. Il est fraternel. Et il compte sur cette fraternité millénaire pour traverser ensemble cette page difficile.
Il faut dire enfin, et le dire clairement, que les épreuves font partie de toute relation humaine — entre individus comme entre nations. Le Sénégal et le Maroc sont deux pays amis, deux peuples frères, et c’est précisément parce qu’ils le sont que cette page douloureuse ne saurait être le dernier mot de leur histoire commune. Ce qui compte, au sortir d’une épreuve, ce n’est pas qu’elle n’ait pas eu lieu — c’est que la relation en sorte grandie. Et sur ce point, les autorités des deux pays ont déjà montré la voie. En maintenant la tenue de la Haute Commission mixte à Rabat, en permettant à Ousmane Sonko et Aziz Akhannouch de se retrouver autour d’une table pour signer dix-sept accords dans le sillage même des incidents, les deux gouvernements ont envoyé un message d’une clarté absolue : ce n’est pas un match de football, aussi tendu soit-il, qui viendra à bout d’une relation multiséculaire forgée dans la foi, le commerce, la guerre et la fraternité. Ce message, les deux peuples doivent maintenant se l’approprier. Car le Sénégal et le Maroc sont deux des nations les plus fortes du football africain, deux membres de l’élite du continent, et leur rivalité sur le terrain est précisément ce qui rend leur amitié en dehors du terrain si précieuse. Il y aura d’autres matchs. Il y aura d’autres finales. Il y aura d’autres moments de fièvre et de passion — c’est la nature du sport et de ceux qui l’aiment. Ce qui doit changer, c’est la capacité collective à traverser ces moments sans que des hommes se retrouvent en prison, sans que des années de diplomatie patiente soient mises en péril par quelques minutes d’égarement. Tirer les leçons de cette épreuve, l’une et l’autre fédération, l’un et l’autre peuple — et faire en sorte que cela n’arrive plus jamais. Voilà ce que l’histoire nous demande.
Des rives du Tékrour sénégalais jusqu’aux ruelles de Marrakech, du ribat fondateur jusqu’aux accords de Rabat de janvier 2026 : mille ans d’histoire partagée ne se bradent pas sur un coup de sifflet. C’est à nous, collectivement, de nous en souvenir — et d’en être dignes.
Par Moubarack Lo — Économiste, Président du think tank Institut de l’Emergence, Dakar, Senegal
Il faut commencer par là où personne ne commence jamais : par le commencement. Près de 1000 ans avant que Rabat et Dakar n’aient des ambassades l’une dans l’autre, avant même que ces noms existent sur une carte, nos ancêtres avaient déjà fait quelque chose d’extraordinaire ensemble. Vers 1040, des tribus berbères Sanhadja nomadisant entre le sud du Maroc et le fleuve Sénégal vinrent établir leur ribat — leur couvent fortifié — sur l’île à Morphil, dans le Tékrour, en plein cœur de ce qui est aujourd’hui le nord du Sénégal. Les populations du Tékrour, déjà islamisées et ferventes, les rejoignirent par milliers, formant avec eux une confédération de combattants et de croyants. C’est de cette alliance-là, née sur les rives de notre fleuve, que sortirent les Almoravides — et c’est de cette alliance-là que sortit Marrakech, fondée en 1062 par Yusuf Ibn Tachfin à la tête d’un empire qui allait s’étirer jusqu’à l’Espagne reconquise. La ville rouge qui trône aujourd’hui au cœur du Royaume du Maroc porte en elle, dans ses premières pierres, un peu de l’âme du Tékrour. Avant que nos deux pays soient des pays, nos ancêtres avaient déjà bâti ensemble un empire.
C’est sur ce terreau millénaire que tout le reste a poussé. La Qadriyya et la Tijaniyya d’abord, ces cordons spirituels qui relient le Maroc au Sénégal, sans que nulle frontière n’ait jamais su le trancher. Puis, aux premières heures des indépendances, la relation personnelle entre Léopold Sédar Senghor et Hassan II — deux géants qui avaient compris que l’Afrique ne pouvait pas se permettre de gaspiller ses amitiés. La Convention d’établissement de 1964, qui soufflera ses soixante-deux bougies cette année, a traduit cette amitié en droit concret : liberté d’installation, de circulation, d’accès aux marchés publics pour les ressortissants des deux pays — un cadre que bien des conventions africaines peinent encore à égaler. Depuis, les échanges commerciaux ont été multipliés par quatre en quinze ans, pour atteindre 370 millions de dollars en 2024. Le Maroc est aujourd’hui le premier fournisseur africain du Sénégal. Plus de 130 accords lient nos deux États. Soutenue par ce cadre juridique sécurisé et une connectivité logistique fluide, cette relation dépasse le simple flux de capitaux pour devenir un véritable ancrage industriel et technique, faisant de Dakar le principal hub ouest-africain des IDE marocains, tout en posant désormais le défi d’un rééquilibrage de la balance commerciale au profit des exportations sénégalaises. Ce partenariat économique entre les deux pays s’incarne principalement dans le secteur bancaire et financier (CBAO-Attijariwafa, Banque atlantique-BCP, BOA), mais s’étend également aux infrastructures et à l’immobilier, aux télécommunications, ainsi qu’à l’agro-industrie via l’engagement massif de l’OCP pour la souveraineté alimentaire sénégalaise.
La Grande Mosquée de Dakar, que le Maroc a contribué à bâtir et dont il finance aujourd’hui la réhabilitation, veille sur la capitale sénégalaise comme un symbole de pierre de cette fraternité. Et Sa Majesté le Roi Mohammed VI a visité le Sénégal neuf fois — plus qu’aucun autre pays africain — allant jusqu’à s’adresser à la Nation marocaine depuis Dakar, dans un geste dont on ne mesure peut-être pas assez la portée symbolique. En janvier 2026, au lendemain même des incidents de la finale, le Premier Ministre Ousmane Sonko était à Rabat pour signer dix-sept nouveaux accords avec Aziz Akhannouch. Quand d’autres auraient annulé le voyage, nos deux gouvernements ont choisi de travailler.
Alors oui, il y a eu ces images. Mais pour en parler honnêtement, il faut les raconter dans l’ordre — et je peux le faire, parce que j’étais là. J’étais dans ce stade Moulay Abdellah le soir du 18 janvier. J’ai vu de mes yeux ce que les caméras ont partiellement capturé et que les plaidoiries ont diversement interprété. Et ce que j’ai vu commence bien avant que le premier objet ne vole dans les tribunes.
Il y a d’abord eu des incidents sur le terrain même, discrets mais suffisamment visibles pour peser sur l’atmosphère. Des ramasseurs de balles et quelques joueurs de l’équipe marocaine ont tenté de s’emparer de la serviette du gardien sénégalais — un geste de déstabilisation psychologique, délibéré ou non, mais dont l’effet dans les tribunes ne fut pas neutre. Les supporters sénégalais ont vu. Ils ont interprété. Et dans un stade déjà surchauffé par l’enjeu d’une finale continentale, chaque petit incident sur le terrain devient une provocation collective pour ceux qui regardent depuis les gradins.
Il y a ensuite eu l’arbitre — et c’est là le cœur du problème. Dans les ultimes secondes du match, il a rendu deux décisions consécutives d’un impact émotionnel difficilement gérable : annuler un but sénégalais, puis accorder immédiatement un penalty au Maroc. Ces deux décisions, prises dans le même souffle, à quelques secondes de la fin, sur des actions dont la légitimité reste débattue, révèlent une absence totale de sens du contexte de la part de l’arbitre. Cela ne justifie en rien ce qui a suivi dans les tribunes — je le dis clairement, et j’y reviendrai. Mais on ne peut pas ignorer qu’un arbitre expérimenté, conscient de la tension d’une finale africaine, a le devoir de gérer autrement la fin d’un tel match. Refuser un but à une équipe et accorder un penalty à l’autre dans le même instant, à quelques secondes du coup de sifflet final : c’est mettre le feu à une poudrière en sachant qu’elle est pleine.
Ce qui s’est passé ensuite n’a pas été une explosion spontanée et uniforme. Cela a été une escalade, phase après phase, chacune entraînant la suivante avec la logique implacable des foules qui perdent pied. Première phase : l’arbitre annule un but sénégalais. La tension, déjà haute, monte d’un cran. Des objets commencent à voler depuis les tribunes des supporters sénégalais en direction des stadiers. Deuxième phase : l’arbitre accorde un penalty au Maroc. C’est là que tout bascule. Des supporters arrachent des sièges et les lancent vers les stadiers. Puis ils tentent de quitter les tribunes pour envahir la pelouse — les stadiers les bloquent. S’ensuit une bagarre frontale entre supporters et stadiers, à coups de poing, à coups de chaise. Troisième phase : la police intervient et pénètre dans l’enceinte. À ce moment précis, ce qui était une rixe de tribune devient un combat de rue à ciel ouvert — corps à corps, forces de l’ordre contre supporters sénégalais, dans l’indistinction et le chaos. Quatrième phase : les arrestations. Dix-huit Sénégalais sont interpellés dans la confusion de cette mêlée. Cinquième phase : un mois de détention provisoire, puis le tribunal de première instance de Rabat qui condamne, le 19 février, neuf d’entre eux à un an de prison, six à six mois, trois à trois mois, assorties d’amendes allant de 1 000 à 5 000 dirhams. Cette chronologie importe. Elle importe parce qu’elle révèle comment une décision arbitrale contestée, dans un contexte émotionnel déjà saturé par les déclarations pré-match de la Fédération sénégalaise de Football, a pu transformer en quelques minutes des supporters ordinaires en acteurs malgré eux d’une scène dont ils portent aujourd’hui seuls les conséquences pénales. Leur détresse mérite la sollicitude, pas l’indifférence.
Mais comprendre leur souffrance ne dispense pas de se dire la vérité. Notre propre Code pénal — la Loi n° 65-60 du 21 juillet 1965 — sanctionne, au Sénégal, exactement les mêmes faits avec les mêmes outils : les articles 294 et suivants punissent les violences volontaires d’un emprisonnement d’un mois à cinq ans selon la gravité des blessures, les peines étant aggravées lorsque les violences sont commises en réunion ou contre des agents de sécurité. Les articles 406 et suivants punissent la dégradation volontaire de biens d’un emprisonnement pouvant atteindre deux ans, outre la réparation civile intégrale. En octobre 2012, des supporters sénégalais avaient allumé des feux et lancé des projectiles au stade Léopold Sédar Senghor lors d’un match contre la Côte d’Ivoire : la CAF avait suspendu notre stade national pendant un an et infligé une amende de 25 millions de francs CFA, avec menace de doubler la sanction en cas de récidive. Nous avions alors accepté cette décision comme normale. Il serait donc difficile de soutenir, sans se contredire, que les mêmes actes commis cette fois sur le sol d’un pays frère méritent une toute autre réponse au seul motif que les condamnés sont sénégalais. La justice, qu’elle soit rendue à Dakar ou à Rabat, ne se négocie pas à la nationalité.
Ce qui peut et doit se négocier, en revanche, c’est l’accompagnement de nos compatriotes dans les voies légales qui restent ouvertes. L’appel a été annoncé dès le lendemain du verdict puis annulé. L’action consulaire doit être pleine et entière. Et si les peines venaient à être confirmées, les mécanismes de la Convention de Strasbourg de 1983 sur le transfèrement des personnes condamnées — dont le Maroc est signataire — offrent une voie de rapatriement humanitaire que la diplomatie sénégalaise doit explorer avec détermination, en plus de la grâce royale que le Sénégal pourrait solliciter.
Le Premier ministre Sonko a eu raison de dire à Rabat que « le sport ne peut pas diviser les pays ». Cette phrase doit maintenant se traduire en actes, par des initiatives diplomatiques fraternelles.
Il y a également un message à adresser directement à la Fédération Sénégalaise de Football. Car sa responsabilité dans cette affaire commence bien avant le coup d’envoi de la finale. Dans les jours qui ont précédé le match, des responsables fédéraux ont pris la parole publiquement pour accuser la Fédération Royale Marocaine de Football de défaillances graves: sécurité insuffisante autour de la délégation sénégalaise, conditions d’hébergement jugées indignes, traitement perçu comme irrespectueux envers les joueurs et le staff. Ces déclarations, quelles que soient leur part de vérité, ont été proférées dans un espace public saturé d’émotions, à quelques heures d’une finale déjà chargée de pression. Le résultat était prévisible : des supporters qui arrivent au stade non plus seulement portés par la passion du match, mais déjà convaincus d’une injustice, déjà mis en posture d’affrontement symbolique. Quand le but a été refusé et le penalty controversé est tombé, ces esprits préchauffés par les déclarations de leurs propres dirigeants n’avaient plus besoin de grand-chose pour basculer.
Une fédération nationale a le droit, et même le devoir, de défendre ses équipes face à des manquements supposés dans l’organisation. Mais elle a aussi la responsabilité de mesurer l’effet de ses mots sur des milliers de supporters surexcités, dans un contexte où chaque déclaration peut servir d’étincelle. Ce n’est pas de la diplomatie molle que d’exiger cette prudence — c’est de la responsabilité élémentaire. Le stade Senghor suspendu en 2012, dix-huit condamnés à Rabat en 2026, des amendes CAF des deux côtés : deux fois le même scénario, avec une décennie d’écart, et désormais une variable aggravante — la communication fébrile de ses propres dirigeants. Cela s’appelle un problème structurel, pas un accident. La FSF doit accompagner jusqu’au bout juridiquement et financièrement les dix-huit condamnés — c’est le minimum. Elle doit bâtir un dispositif sérieux d’encadrement des supporters en déplacement international — c’est l’urgence absolue. Et elle doit apprendre à parler avant un match comme quelqu’un qui sait que ses mots ont des conséquences dans les tribunes — c’est la leçon de cette finale. Le football sénégalais vise les plus grandes compétitions mondiales. Il ne peut pas se permettre des dirigeants qui allument le feu, puis s’étonnent que ça brûle.
Quant à nos frères et sœurs marocains : les actes de dix-huit hommes, une nuit de fièvre, ne disent rien de l’âme d’un peuple de dix-huit millions. Le Sénégal qui vous aime, qui prie dans vos mosquées, qui étudie dans vos universités, qui a fondé avec vous il y a mille ans l’empire le plus étonnant qu’ait jamais vu le continent africain — ce Sénégal-là est inchangé. Il est debout. Il est fraternel. Et il compte sur cette fraternité millénaire pour traverser ensemble cette page difficile.
Il faut dire enfin, et le dire clairement, que les épreuves font partie de toute relation humaine — entre individus comme entre nations. Le Sénégal et le Maroc sont deux pays amis, deux peuples frères, et c’est précisément parce qu’ils le sont que cette page douloureuse ne saurait être le dernier mot de leur histoire commune. Ce qui compte, au sortir d’une épreuve, ce n’est pas qu’elle n’ait pas eu lieu — c’est que la relation en sorte grandie. Et sur ce point, les autorités des deux pays ont déjà montré la voie. En maintenant la tenue de la Haute Commission mixte à Rabat, en permettant à Ousmane Sonko et Aziz Akhannouch de se retrouver autour d’une table pour signer dix-sept accords dans le sillage même des incidents, les deux gouvernements ont envoyé un message d’une clarté absolue : ce n’est pas un match de football, aussi tendu soit-il, qui viendra à bout d’une relation multiséculaire forgée dans la foi, le commerce, la guerre et la fraternité. Ce message, les deux peuples doivent maintenant se l’approprier. Car le Sénégal et le Maroc sont deux des nations les plus fortes du football africain, deux membres de l’élite du continent, et leur rivalité sur le terrain est précisément ce qui rend leur amitié en dehors du terrain si précieuse. Il y aura d’autres matchs. Il y aura d’autres finales. Il y aura d’autres moments de fièvre et de passion — c’est la nature du sport et de ceux qui l’aiment. Ce qui doit changer, c’est la capacité collective à traverser ces moments sans que des hommes se retrouvent en prison, sans que des années de diplomatie patiente soient mises en péril par quelques minutes d’égarement. Tirer les leçons de cette épreuve, l’une et l’autre fédération, l’un et l’autre peuple — et faire en sorte que cela n’arrive plus jamais. Voilà ce que l’histoire nous demande.
Des rives du Tékrour sénégalais jusqu’aux ruelles de Marrakech, du ribat fondateur jusqu’aux accords de Rabat de janvier 2026 : mille ans d’histoire partagée ne se bradent pas sur un coup de sifflet. C’est à nous, collectivement, de nous en souvenir — et d’en être dignes.
Par Moubarack Lo — Économiste, Président du think tank Institut de l’Emergence, Dakar, Senegal


