Il y a, au fond de la politique sénégalaise, une histoire qui n'en finit pas d'être écrite. Une histoire d'amitié, de rivalité, de désir de reconnaissance et de lutte à mort. Celle de Bassirou Diomaye Faye et d'Ousmane Sonko. Pour la comprendre, il faut convoquer Hegel et sa dialectique du maître et de l'esclave : deux consciences opposées, confrontées dans une lutte acharnée par un désir mutuel d'affirmation, jusqu'à ce que l'une impose sa domination et que l'autre, vaincue, se retrouve asservie. Mais Hegel nous prévient : la dialectique ne s'arrête jamais. Les positions peuvent s'inverser. Ou bien un tiers peut surgir, balayant les deux protagonistes. Pour éclairer ce duel moderne, on ne peut s'empêcher de penser à un autre couple fondateur du Sénégal indépendant : Senghor et Mamadou Dia. Eux aussi furent frères de lutte avant de devenir maître et esclave, avant que le premier n'enferme le second dans une prison politique. L'histoire, dit-on, ne se répète pas. Mais elle rime. Retour sur une décennie de lutte à mort pour la reconnaissance, rythmée par les gestes symboliques d'une amitié devenue combat.
Les frères de lutte (avant 2014).
Tout commence dans l'ombre du syndicalisme, bien avant la création du PASTEF. Diomaye et Sonko se rencontrent sur les terrains de la contestation fiscale et sociale. Même combat, mêmes ennemis, mêmes nuits blanches à échafauder des rêves de rupture. À cette époque, ils sont deux consciences qui se reconnaissent comme égales. Pas encore de maître, pas encore d'esclave. Simplement deux frères d'armes qui s'ignorent encore rivaux. Le premier geste de cette dialectique naissante est un geste d'alliance : Diomaye donne à l'un de ses enfants le nom de Sonko. Un lien de sang symbolique, une reconnaissance absolue. Celui qui porte le nom de l'autre accepte, déjà, une forme de dépendance affective. Senghor et Mamadou Dia, à l'aube de l'indépendance, partageaient cette même ivresse fraternelle. L'un le poète-roi, l'autre le bâtisseur intègre. Ils incarnaient ensemble le Sénégal nouveau. Avant que l'ombre d'une rivalité ne vienne assombrir leurs visages.
L'ascension commune et les premiers craquements (2014-2024).
La création du PASTEF, la percée de 2019, l'inéligibilité de Sonko, la prison. Tout cela creuse un écart tout en les soudant. Sonko devient l'icône, le martyr, le chef incontesté. Diomaye, lui, reste le fidèle, le secrétaire général exécutif, le bras droit. Pourtant, dès les premières victoires, des bisbilles négligeables apparaissent. Des divergences de style, de tempérament, de stratégie. Rien de grave. Rien qui ne puisse être réparé par un geste. Et quel geste, celui que Diomaye pose au tout début de son mandat, alors qu'il vient tout juste d'accéder à la magistrature suprême ! Il donne à sa fille, née de sa deuxième épouse Absa Faye, le nom de la mère biologique d'Ousmane Sonko. C'est un acte d'une portée immense. À ce moment-là, les deux hommes ne sont pas encore séparés. Les bisbilles sont négligeables. Diomaye, en signe de fidélité et de reconnaissance ultime, inscrit la mère de son frère de lutte dans sa propre descendance. Hegel dirait que c'est une tentative de reconnaissance totale : celui qui reçoit le nom de la mère de l'autre reconnaît que l'autre est à jamais lié à sa propre chair. C'est le sommet de l'amitié politique. Mais comme pour Senghor et Mamadou Dia, ce sommet est aussi le point de bascule. Car après le geste fraternel vient inévitablement la lutte pour savoir qui, du maître ou de l'esclave, portera réellement la couronne.
Le maître et son lieutenant (avril 2024)
Lorsque Sonko est emprisonné, c'est Diomaye qui, depuis les geoles, porte la parole. Lorsque Sonko est déclaré inéligible, c'est Diomaye qui se présente à la présidentielle. Et il gagne. Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye est investi président de la République. À cet instant précis, la dialectique bascule. Diomaye, élu grâce à l'aura de Sonko, devient soudain le maître. Celui qui détient la légitimité institutionnelle. Celui qui peut nommer ou destituer. Sonko, libéré de prison, accepte le poste de Premier ministre. En apparence, une victoire. En réalité, une soumission. L'esclave accepte de servir le maître qu'il a contribué à introniser. Prudence; Senghor, après avoir fait de Mamadou Dia son Premier ministre, se retrouva bientôt encombré par ce lieutenant trop populaire, trop rigoureux, trop légitime. Le 17 décembre 1962, Senghor fit arrêter Dia, accusé de complot. Il l'enferma sans procès équitable. Dia passa douze ans en captivité. Le maître avait choisi d'éliminer l'esclave rebelle plutôt que de partager la reconnaissance.
L'affirmation de Diomaye et l'humiliation de Sonko (mai 2024)
Dès les premiers mois de la cohabitation, Sonko accuse publiquement Diomaye de manquer d'autorité. Une phrase qui résume tout : l'esclave ne supporte plus la faiblesse apparente du maître. Il voudrait que le maître soit plus maître, pour que sa propre soumission ait un sens. Mais Diomaye, silencieux, prépare sa riposte. Le 23 mai 2024, il limoge Sonko de la primature. Sans préavis, sans explication solennelle. Un acte d'autorité brutale, une affirmation définitive de sa position de maître. Sonko, chassé de Matignon, perd son dernier levier sur le pouvoir exécutif. L'humiliation est totale. Comme Dia en 1962, Sonko découvre que le compagnon de route est devenu geôlier. Mais contrairement à Dia, Sonko n'est pas arrêté. Il reste debout. Et la dialectique, elle, continue.
La revanche possible ?
Hegel nous rappelle que la dialectique ne s'arrête jamais. L'esclave, par son travail et sa conscience malheureuse, peut un jour renverser le maître. Certains analystes politiques parient sur une revanche de Sonko. Par quel moyen ? En utilisant son nouveau poste de président de l'Assemblée nationale, acquis dans la controverse, pour verrouiller les réformes constitutionnelles. En faisant voter les articles L29 et L30 du code électoral, avec rétroactivité, pour effacer son inéligibilité. En préparant, en secret, une candidature pour 2029. Diomaye, de son côté, a retardé la promulgation des lois en demandant une seconde lecture. Il prépare sa propre réforme constitutionnelle. La lutte continue. Les positions peuvent s'inverser. Si Sonko parvient à imposer sa loi, à redevenir candidat, à reconquérir la légitimité populaire, alors c'est lui qui deviendra le maître, et Diomaye l'esclave. Une nouvelle dialectique est en marche. Dans l'affaire Senghor-Dia, le maître l'emporta définitivement. Dia ne revint jamais au pouvoir. Mais Sonko n'est pas Dia. Il a derrière lui une rue, une jeunesse, une colère. Et Diomaye n'est pas Senghor. Il n'a pas la même culture de l'autorité absolue. L'issue reste incertaine.
L'émergence d'un tiers ?
Pourtant, Hegel lui-même savait que le combat à mort entre deux consciences peut être interrompu par l'irruption d'un tiers. Un nouveau pôle politique, une nouvelle figure, un nouveau parti. Certains murmurent déjà que la confrontation Sonko-Diomaye est en train d'épuiser le PASTEF. Que les déchirements internes, les calculs électoraux, les trahisons, finiront par faire émerger une troisième voie. Un leader inattendu, une coalition inédite, un projet qui balaiera les deux anciens frères ennemis. Dans cette hypothèse, ni Sonko ni Diomaye ne sortiraient vainqueurs. Tous deux disparaîtraient de l'échiquier, emportés par une nouvelle donne. La dialectique s'achèverait non par la victoire de l'un sur l'autre, mais par la dissolution des deux dans un tiers excluant. Senghor, après avoir éliminé Dia, régna sans partage pendant dix-huit ans. Mais le Sénégal d'aujourd'hui n'est plus celui de 1962. L'opinion est plus volatile, les réseaux sociaux plus imprévisibles, les alliances plus fragiles. Rien ne dit qu'un duo défait laisse place à un chef unique. Il pourrait laisser place à un chaos où d'autres figures émergent.
Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye sont pris dans une dialectique sans fin. Du temps où ils donnaient à leurs enfants les noms l'un de l'autre et celui de la mère de Sonko, ils croyaient sceller une fraternité éternelle. Mais Hegel nous enseigne que toute reconnaissance est aussi une lutte. Le limogeage du 23 mai n'est qu'un épisode. La réforme électorale, la seconde lecture, la réforme constitutionnelle, le recours au Conseil constitutionnel, les noms donnés aux enfants – tous ces gestes sont des moments de cette lutte pour l'affirmation de soi par la négation de l'autre. Rien n'est définitivement joué. Sonko peut encore reprendre le dessus. Ou bien un tiers peut surgir, balayant les deux. Ou bien ils continueront à s'entre-déchirer jusqu'à ce que plus rien ne reste de leur amitié première. Une seule certitude, dans cette dialectique sénégalaise : le maître et l'esclave ne cesseront de danser. Senghor et Dia ont dansé leur dernier tango en 1962. Sonko et Diomaye, eux, viennent à peine de commencer. Et nous, spectateurs haletants, nous ne saurons jamais qui, au bout du compte, portera vraiment la couronne.
Ndiame SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur
Les frères de lutte (avant 2014).
Tout commence dans l'ombre du syndicalisme, bien avant la création du PASTEF. Diomaye et Sonko se rencontrent sur les terrains de la contestation fiscale et sociale. Même combat, mêmes ennemis, mêmes nuits blanches à échafauder des rêves de rupture. À cette époque, ils sont deux consciences qui se reconnaissent comme égales. Pas encore de maître, pas encore d'esclave. Simplement deux frères d'armes qui s'ignorent encore rivaux. Le premier geste de cette dialectique naissante est un geste d'alliance : Diomaye donne à l'un de ses enfants le nom de Sonko. Un lien de sang symbolique, une reconnaissance absolue. Celui qui porte le nom de l'autre accepte, déjà, une forme de dépendance affective. Senghor et Mamadou Dia, à l'aube de l'indépendance, partageaient cette même ivresse fraternelle. L'un le poète-roi, l'autre le bâtisseur intègre. Ils incarnaient ensemble le Sénégal nouveau. Avant que l'ombre d'une rivalité ne vienne assombrir leurs visages.
L'ascension commune et les premiers craquements (2014-2024).
La création du PASTEF, la percée de 2019, l'inéligibilité de Sonko, la prison. Tout cela creuse un écart tout en les soudant. Sonko devient l'icône, le martyr, le chef incontesté. Diomaye, lui, reste le fidèle, le secrétaire général exécutif, le bras droit. Pourtant, dès les premières victoires, des bisbilles négligeables apparaissent. Des divergences de style, de tempérament, de stratégie. Rien de grave. Rien qui ne puisse être réparé par un geste. Et quel geste, celui que Diomaye pose au tout début de son mandat, alors qu'il vient tout juste d'accéder à la magistrature suprême ! Il donne à sa fille, née de sa deuxième épouse Absa Faye, le nom de la mère biologique d'Ousmane Sonko. C'est un acte d'une portée immense. À ce moment-là, les deux hommes ne sont pas encore séparés. Les bisbilles sont négligeables. Diomaye, en signe de fidélité et de reconnaissance ultime, inscrit la mère de son frère de lutte dans sa propre descendance. Hegel dirait que c'est une tentative de reconnaissance totale : celui qui reçoit le nom de la mère de l'autre reconnaît que l'autre est à jamais lié à sa propre chair. C'est le sommet de l'amitié politique. Mais comme pour Senghor et Mamadou Dia, ce sommet est aussi le point de bascule. Car après le geste fraternel vient inévitablement la lutte pour savoir qui, du maître ou de l'esclave, portera réellement la couronne.
Le maître et son lieutenant (avril 2024)
Lorsque Sonko est emprisonné, c'est Diomaye qui, depuis les geoles, porte la parole. Lorsque Sonko est déclaré inéligible, c'est Diomaye qui se présente à la présidentielle. Et il gagne. Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye est investi président de la République. À cet instant précis, la dialectique bascule. Diomaye, élu grâce à l'aura de Sonko, devient soudain le maître. Celui qui détient la légitimité institutionnelle. Celui qui peut nommer ou destituer. Sonko, libéré de prison, accepte le poste de Premier ministre. En apparence, une victoire. En réalité, une soumission. L'esclave accepte de servir le maître qu'il a contribué à introniser. Prudence; Senghor, après avoir fait de Mamadou Dia son Premier ministre, se retrouva bientôt encombré par ce lieutenant trop populaire, trop rigoureux, trop légitime. Le 17 décembre 1962, Senghor fit arrêter Dia, accusé de complot. Il l'enferma sans procès équitable. Dia passa douze ans en captivité. Le maître avait choisi d'éliminer l'esclave rebelle plutôt que de partager la reconnaissance.
L'affirmation de Diomaye et l'humiliation de Sonko (mai 2024)
Dès les premiers mois de la cohabitation, Sonko accuse publiquement Diomaye de manquer d'autorité. Une phrase qui résume tout : l'esclave ne supporte plus la faiblesse apparente du maître. Il voudrait que le maître soit plus maître, pour que sa propre soumission ait un sens. Mais Diomaye, silencieux, prépare sa riposte. Le 23 mai 2024, il limoge Sonko de la primature. Sans préavis, sans explication solennelle. Un acte d'autorité brutale, une affirmation définitive de sa position de maître. Sonko, chassé de Matignon, perd son dernier levier sur le pouvoir exécutif. L'humiliation est totale. Comme Dia en 1962, Sonko découvre que le compagnon de route est devenu geôlier. Mais contrairement à Dia, Sonko n'est pas arrêté. Il reste debout. Et la dialectique, elle, continue.
La revanche possible ?
Hegel nous rappelle que la dialectique ne s'arrête jamais. L'esclave, par son travail et sa conscience malheureuse, peut un jour renverser le maître. Certains analystes politiques parient sur une revanche de Sonko. Par quel moyen ? En utilisant son nouveau poste de président de l'Assemblée nationale, acquis dans la controverse, pour verrouiller les réformes constitutionnelles. En faisant voter les articles L29 et L30 du code électoral, avec rétroactivité, pour effacer son inéligibilité. En préparant, en secret, une candidature pour 2029. Diomaye, de son côté, a retardé la promulgation des lois en demandant une seconde lecture. Il prépare sa propre réforme constitutionnelle. La lutte continue. Les positions peuvent s'inverser. Si Sonko parvient à imposer sa loi, à redevenir candidat, à reconquérir la légitimité populaire, alors c'est lui qui deviendra le maître, et Diomaye l'esclave. Une nouvelle dialectique est en marche. Dans l'affaire Senghor-Dia, le maître l'emporta définitivement. Dia ne revint jamais au pouvoir. Mais Sonko n'est pas Dia. Il a derrière lui une rue, une jeunesse, une colère. Et Diomaye n'est pas Senghor. Il n'a pas la même culture de l'autorité absolue. L'issue reste incertaine.
L'émergence d'un tiers ?
Pourtant, Hegel lui-même savait que le combat à mort entre deux consciences peut être interrompu par l'irruption d'un tiers. Un nouveau pôle politique, une nouvelle figure, un nouveau parti. Certains murmurent déjà que la confrontation Sonko-Diomaye est en train d'épuiser le PASTEF. Que les déchirements internes, les calculs électoraux, les trahisons, finiront par faire émerger une troisième voie. Un leader inattendu, une coalition inédite, un projet qui balaiera les deux anciens frères ennemis. Dans cette hypothèse, ni Sonko ni Diomaye ne sortiraient vainqueurs. Tous deux disparaîtraient de l'échiquier, emportés par une nouvelle donne. La dialectique s'achèverait non par la victoire de l'un sur l'autre, mais par la dissolution des deux dans un tiers excluant. Senghor, après avoir éliminé Dia, régna sans partage pendant dix-huit ans. Mais le Sénégal d'aujourd'hui n'est plus celui de 1962. L'opinion est plus volatile, les réseaux sociaux plus imprévisibles, les alliances plus fragiles. Rien ne dit qu'un duo défait laisse place à un chef unique. Il pourrait laisser place à un chaos où d'autres figures émergent.
Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye sont pris dans une dialectique sans fin. Du temps où ils donnaient à leurs enfants les noms l'un de l'autre et celui de la mère de Sonko, ils croyaient sceller une fraternité éternelle. Mais Hegel nous enseigne que toute reconnaissance est aussi une lutte. Le limogeage du 23 mai n'est qu'un épisode. La réforme électorale, la seconde lecture, la réforme constitutionnelle, le recours au Conseil constitutionnel, les noms donnés aux enfants – tous ces gestes sont des moments de cette lutte pour l'affirmation de soi par la négation de l'autre. Rien n'est définitivement joué. Sonko peut encore reprendre le dessus. Ou bien un tiers peut surgir, balayant les deux. Ou bien ils continueront à s'entre-déchirer jusqu'à ce que plus rien ne reste de leur amitié première. Une seule certitude, dans cette dialectique sénégalaise : le maître et l'esclave ne cesseront de danser. Senghor et Dia ont dansé leur dernier tango en 1962. Sonko et Diomaye, eux, viennent à peine de commencer. Et nous, spectateurs haletants, nous ne saurons jamais qui, au bout du compte, portera vraiment la couronne.
Ndiame SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur

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