Ce 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a officialisé la création de son propre parti, « Kiiraay – Les Patriotes républicains ». Un nom wolof qui signifie « protection » ou « bouclier ». En apparence, un événement ordinaire dans la vie politique sénégalaise. En réalité, peut-être l'acte le plus structurant depuis la rupture institutionnelle entre Diomaye et Ousmane Sonko, son ancien mentor désormais président de l'Assemblée nationale. La question n'est donc pas : pourquoi créer un parti ? Mais : pourquoi maintenant ? Et surtout : que révèle cette création sur la stratégie réelle du Président ?
Un Prince ne peut gouverner par procuration
Dans une précédente chronique, « Le Président incliné : Machiavel au secours de Diomaye », nous soutenions qu'un Prince ne peut gouverner durablement en restant dépendant d'un autre centre de pouvoir. Machiavel enseigne en effet qu'un souverain doit progressivement substituer ses propres hommes à ceux dont il a hérité, construire sa propre fidélité politique, devenir l'auteur de son pouvoir plutôt que l'héritier d'une délégation.
Aujourd'hui, les faits confirment cette grille de lecture. Diomaye Faye doit son élection, en partie, à PASTEF, le parti panafricain d'Ousmane Sonko, qui l'a porté comme candidat de substitution après que Sonko lui-même a été écarté de la présidentielle de 2024. Élu avec 54 % des voix au premier tour, Diomaye a nommé Sonko Premier ministre. Mais le tandem a volé en éclats en mai 2026, sur fond de divergences dans la gestion des affaires publiques – notamment sur la stratégie face à la crise de la dette. Sonko limogé, PASTEF a conservé sa majorité écrasante à l'Assemblée (130 sièges sur 165) et Sonko a été élu président de l'Assemblée nationale.
C'est dans ce contexte que Kiraay surgit. Non pas comme un parti de plus, mais comme la tentative d'instituer un nouveau centre de gravité présidentiel.
Kiraay : un contre-pouvoir interne plus qu'un parti d'opposition
L'idée forte est la suivante : Kiraay n'est pas destiné à battre l'opposition – le PDS, l'APR ou le PS. Il est d'abord destiné à équilibrer PASTEF. Le premier adversaire stratégique de Kiraay n'est peut-être pas Karim Wade ni Macky Sall, mais bien l'hégémonie politique du parti qui a porté Diomaye au pouvoir.
La preuve en est dans les départs successifs de cadres de PASTEF vers le camp présidentiel. Plusieurs responsables régionaux et membres de l'aile jeune ont démissionné pour rejoindre Diomaye. PASTEF minimise l'ampleur du mouvement – « moins d'une cinquantaine de démissions », selon son chargé de communication – mais ces défections disent l'essentiel : le pouvoir attire désormais autant que le mouvement. Certains cadres préfèrent l'État au parti ; la proximité présidentielle devient une nouvelle ressource politique ; les fidélités idéologiques laissent progressivement place aux fidélités institutionnelles.
Le précédent de Gaulle et la tentation du RPF
L'histoire politique offre des précédents éclairants. En 1947, Charles de Gaulle, démissionnaire de la présidence du gouvernement depuis janvier 1946, fonde le Rassemblement du peuple français (RPF). Son objectif ? Contester l'ordre établi, incarner une certaine idée de la France, et surtout ne pas dépendre des partis traditionnels qu'il exècre. Le RPF connaît un démarrage rapide mais s'essouffle, et de Gaulle le met en sommeil en 1955. Pourtant, l'expérience aura permis au Général de s'affirmer comme une force politique autonome, au-dessus des partis, avant son retour au pouvoir en 1958.
Diomaye, lui, est déjà au pouvoir. Mais il semble animé par une logique similaire : ne pas laisser PASTEF dicter sa politique, ne pas être prisonnier d'une majorité parlementaire qui, bien que issue de son propre camp, peut lui barrer la route – l'Assemblée a d'ailleurs voté en juin 2026 une loi réduisant les pouvoirs du président. En créant Kiraay, Diomaye ne cherche pas à conquérir le pouvoir : il cherche à le consolider en s'affranchissant de la tutelle de celui qui l'a fait roi.
Le paradoxe de la légitimité
Pendant deux ans, PASTEF a fait gagner Diomaye. Demain, Diomaye pourrait faire gagner Kiraay. La source de légitimité change. Le parti n'est plus le producteur du pouvoir présidentiel ; c'est le Président qui devient le producteur du parti.
Ce retournement n'est pas sans évoquer d'autres trajectoires africaines. En Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, fondateur du PDCI, a construit un parti-État dont il était à la fois le père et le chef suprême – mais il avait créé le parti avant d'accéder à la présidence. Diomaye, lui, crée son parti après être devenu président, ce qui est plus rare et plus délicat. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika, issu du FLN, en est devenu président d'honneur en 2005, mais sans jamais véritablement s'en émanciper – et c'est peut-être cette dépendance qui a fini par l'emporter. Diomaye choisit la voie inverse : l'émancipation plutôt que l'incorporation.
2029 : la bataille commence maintenant
La véritable bataille commence maintenant. Diomaye pourra-t-il être candidat en 2029 sans appareil ? Probablement non. Peut-il dépendre entièrement de PASTEF ? Plus difficile encore, après la rupture. Kiraay devient alors une assurance politique : un instrument qui lui permettra, le moment venu, de se présenter comme le chef d'un courant présidentiel et non plus comme le candidat d'un parti qui lui est désormais hostile.
C'est ici que Machiavel trouve sa pleine résonance. Dans Le Prince, il explique qu'un souverain prudent construit sa propre armée, choisit ses propres hommes, réduit progressivement les dépendances héritées, maîtrise les apparences et ne rompt jamais brutalement lorsqu'il peut déplacer lentement le centre du pouvoir. La création de Kiraay ressemble précisément à cette stratégie : non pas une rupture, mais une translation du pouvoir.
Une démocratie polycentrique ?
Mais il faut aller plus loin. Le Sénégal ne fonctionne peut-être plus selon un simple affrontement majorité/opposition. Il fonctionne désormais avec plusieurs centres de gravité : Diomaye, Sonko, Kiraay, PASTEF, l'Assemblée nationale, la Présidence, les confréries religieuses, la haute administration, les partenaires internationaux, les anciens partis historiques. Nous sommes peut-être entrés dans une démocratie polycentrique, où le pouvoir ne circule plus verticalement mais horizontalement.
Kiraay est à la fois le symptôme et l'accélérateur de cette polycentralité. En intégrant des membres de l'APR de Macky Sall, en se présentant comme la « maison des patriotes authentiques », en appelant les responsables de PASTEF à le rejoindre, Diomaye brouille les cartes. Les anciennes loyautés partisanes s'effacent au profit d'une loyauté au Président. L'APR, le PDS, le PS pourraient devenir des partenaires ponctuels, des alliés tactiques dans une géographie politique recomposée.
Le risque de la bicéphalie partisane
Mais cette stratégie n'est pas sans risques. Kiraay peut produire une guerre d'influence permanente, une concurrence entre militants, une compétition pour l'accès à l'État, une fragmentation de l'électorat présidentiel, une confusion entre loyauté au Président et loyauté au parti. La bicéphalie institutionnelle (Président de la République / Président de l'Assemblée nationale) pourrait doubler une bicéphalie partisane (Kiraay / PASTEF). Deux légitimités issues d'une même victoire historique pourraient entrer en compétition permanente.
Les élections locales de 2027 et d'éventuelles législatives anticipées seront les premiers tests de popularité entre les deux anciens alliés. Mais la présidentielle de 2029 reste l'horizon véritable : un duel de clarification.
La question philosophique
Le pouvoir peut-il partager durablement sa source de légitimité ? Ou bien toute autorité politique finit-elle toujours par chercher son autonomie ?
Machiavel répondrait probablement : un Prince qui dépend durablement d'une puissance étrangère à sa propre volonté finit par perdre sa liberté. Diomaye a-t-il lu Machiavel ? Peu importe. Il semble en avoir intériorisé la leçon.
En créant Kiraay, Diomaye ne cherche peut-être pas seulement à préparer 2029. Il cherche d'abord à résoudre une contradiction née en 2024 : comment exercer pleinement la magistrature suprême lorsqu'une autre légitimité politique, issue de la même victoire électorale, continue de structurer le champ du pouvoir ? Si tel est le sens de cette initiative, Kiraay n'est pas un simple parti de plus ; il est la tentative d'instituer un nouveau centre de gravité présidentiel dans un Sénégal où le pouvoir ne se concentre plus, mais se partage, se négocie et se dispute.
La véritable interrogation n'est donc plus de savoir si Diomaye s'émancipe de PASTEF, mais si cette émancipation ouvrira la voie à une stabilité nouvelle ou à une rivalité durable entre deux légitimités appelées à coexister jusqu'en 2029. Une chose est sûre : en choisissant le nom de Kiraay – « protection » – Diomaye a peut-être moins choisi un bouclier contre l'opposition qu'un rempart contre son propre passé.
Ndiamé SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur
Un Prince ne peut gouverner par procuration
Dans une précédente chronique, « Le Président incliné : Machiavel au secours de Diomaye », nous soutenions qu'un Prince ne peut gouverner durablement en restant dépendant d'un autre centre de pouvoir. Machiavel enseigne en effet qu'un souverain doit progressivement substituer ses propres hommes à ceux dont il a hérité, construire sa propre fidélité politique, devenir l'auteur de son pouvoir plutôt que l'héritier d'une délégation.
Aujourd'hui, les faits confirment cette grille de lecture. Diomaye Faye doit son élection, en partie, à PASTEF, le parti panafricain d'Ousmane Sonko, qui l'a porté comme candidat de substitution après que Sonko lui-même a été écarté de la présidentielle de 2024. Élu avec 54 % des voix au premier tour, Diomaye a nommé Sonko Premier ministre. Mais le tandem a volé en éclats en mai 2026, sur fond de divergences dans la gestion des affaires publiques – notamment sur la stratégie face à la crise de la dette. Sonko limogé, PASTEF a conservé sa majorité écrasante à l'Assemblée (130 sièges sur 165) et Sonko a été élu président de l'Assemblée nationale.
C'est dans ce contexte que Kiraay surgit. Non pas comme un parti de plus, mais comme la tentative d'instituer un nouveau centre de gravité présidentiel.
Kiraay : un contre-pouvoir interne plus qu'un parti d'opposition
L'idée forte est la suivante : Kiraay n'est pas destiné à battre l'opposition – le PDS, l'APR ou le PS. Il est d'abord destiné à équilibrer PASTEF. Le premier adversaire stratégique de Kiraay n'est peut-être pas Karim Wade ni Macky Sall, mais bien l'hégémonie politique du parti qui a porté Diomaye au pouvoir.
La preuve en est dans les départs successifs de cadres de PASTEF vers le camp présidentiel. Plusieurs responsables régionaux et membres de l'aile jeune ont démissionné pour rejoindre Diomaye. PASTEF minimise l'ampleur du mouvement – « moins d'une cinquantaine de démissions », selon son chargé de communication – mais ces défections disent l'essentiel : le pouvoir attire désormais autant que le mouvement. Certains cadres préfèrent l'État au parti ; la proximité présidentielle devient une nouvelle ressource politique ; les fidélités idéologiques laissent progressivement place aux fidélités institutionnelles.
Le précédent de Gaulle et la tentation du RPF
L'histoire politique offre des précédents éclairants. En 1947, Charles de Gaulle, démissionnaire de la présidence du gouvernement depuis janvier 1946, fonde le Rassemblement du peuple français (RPF). Son objectif ? Contester l'ordre établi, incarner une certaine idée de la France, et surtout ne pas dépendre des partis traditionnels qu'il exècre. Le RPF connaît un démarrage rapide mais s'essouffle, et de Gaulle le met en sommeil en 1955. Pourtant, l'expérience aura permis au Général de s'affirmer comme une force politique autonome, au-dessus des partis, avant son retour au pouvoir en 1958.
Diomaye, lui, est déjà au pouvoir. Mais il semble animé par une logique similaire : ne pas laisser PASTEF dicter sa politique, ne pas être prisonnier d'une majorité parlementaire qui, bien que issue de son propre camp, peut lui barrer la route – l'Assemblée a d'ailleurs voté en juin 2026 une loi réduisant les pouvoirs du président. En créant Kiraay, Diomaye ne cherche pas à conquérir le pouvoir : il cherche à le consolider en s'affranchissant de la tutelle de celui qui l'a fait roi.
Le paradoxe de la légitimité
Pendant deux ans, PASTEF a fait gagner Diomaye. Demain, Diomaye pourrait faire gagner Kiraay. La source de légitimité change. Le parti n'est plus le producteur du pouvoir présidentiel ; c'est le Président qui devient le producteur du parti.
Ce retournement n'est pas sans évoquer d'autres trajectoires africaines. En Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, fondateur du PDCI, a construit un parti-État dont il était à la fois le père et le chef suprême – mais il avait créé le parti avant d'accéder à la présidence. Diomaye, lui, crée son parti après être devenu président, ce qui est plus rare et plus délicat. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika, issu du FLN, en est devenu président d'honneur en 2005, mais sans jamais véritablement s'en émanciper – et c'est peut-être cette dépendance qui a fini par l'emporter. Diomaye choisit la voie inverse : l'émancipation plutôt que l'incorporation.
2029 : la bataille commence maintenant
La véritable bataille commence maintenant. Diomaye pourra-t-il être candidat en 2029 sans appareil ? Probablement non. Peut-il dépendre entièrement de PASTEF ? Plus difficile encore, après la rupture. Kiraay devient alors une assurance politique : un instrument qui lui permettra, le moment venu, de se présenter comme le chef d'un courant présidentiel et non plus comme le candidat d'un parti qui lui est désormais hostile.
C'est ici que Machiavel trouve sa pleine résonance. Dans Le Prince, il explique qu'un souverain prudent construit sa propre armée, choisit ses propres hommes, réduit progressivement les dépendances héritées, maîtrise les apparences et ne rompt jamais brutalement lorsqu'il peut déplacer lentement le centre du pouvoir. La création de Kiraay ressemble précisément à cette stratégie : non pas une rupture, mais une translation du pouvoir.
Une démocratie polycentrique ?
Mais il faut aller plus loin. Le Sénégal ne fonctionne peut-être plus selon un simple affrontement majorité/opposition. Il fonctionne désormais avec plusieurs centres de gravité : Diomaye, Sonko, Kiraay, PASTEF, l'Assemblée nationale, la Présidence, les confréries religieuses, la haute administration, les partenaires internationaux, les anciens partis historiques. Nous sommes peut-être entrés dans une démocratie polycentrique, où le pouvoir ne circule plus verticalement mais horizontalement.
Kiraay est à la fois le symptôme et l'accélérateur de cette polycentralité. En intégrant des membres de l'APR de Macky Sall, en se présentant comme la « maison des patriotes authentiques », en appelant les responsables de PASTEF à le rejoindre, Diomaye brouille les cartes. Les anciennes loyautés partisanes s'effacent au profit d'une loyauté au Président. L'APR, le PDS, le PS pourraient devenir des partenaires ponctuels, des alliés tactiques dans une géographie politique recomposée.
Le risque de la bicéphalie partisane
Mais cette stratégie n'est pas sans risques. Kiraay peut produire une guerre d'influence permanente, une concurrence entre militants, une compétition pour l'accès à l'État, une fragmentation de l'électorat présidentiel, une confusion entre loyauté au Président et loyauté au parti. La bicéphalie institutionnelle (Président de la République / Président de l'Assemblée nationale) pourrait doubler une bicéphalie partisane (Kiraay / PASTEF). Deux légitimités issues d'une même victoire historique pourraient entrer en compétition permanente.
Les élections locales de 2027 et d'éventuelles législatives anticipées seront les premiers tests de popularité entre les deux anciens alliés. Mais la présidentielle de 2029 reste l'horizon véritable : un duel de clarification.
La question philosophique
Le pouvoir peut-il partager durablement sa source de légitimité ? Ou bien toute autorité politique finit-elle toujours par chercher son autonomie ?
Machiavel répondrait probablement : un Prince qui dépend durablement d'une puissance étrangère à sa propre volonté finit par perdre sa liberté. Diomaye a-t-il lu Machiavel ? Peu importe. Il semble en avoir intériorisé la leçon.
En créant Kiraay, Diomaye ne cherche peut-être pas seulement à préparer 2029. Il cherche d'abord à résoudre une contradiction née en 2024 : comment exercer pleinement la magistrature suprême lorsqu'une autre légitimité politique, issue de la même victoire électorale, continue de structurer le champ du pouvoir ? Si tel est le sens de cette initiative, Kiraay n'est pas un simple parti de plus ; il est la tentative d'instituer un nouveau centre de gravité présidentiel dans un Sénégal où le pouvoir ne se concentre plus, mais se partage, se négocie et se dispute.
La véritable interrogation n'est donc plus de savoir si Diomaye s'émancipe de PASTEF, mais si cette émancipation ouvrira la voie à une stabilité nouvelle ou à une rivalité durable entre deux légitimités appelées à coexister jusqu'en 2029. Une chose est sûre : en choisissant le nom de Kiraay – « protection » – Diomaye a peut-être moins choisi un bouclier contre l'opposition qu'un rempart contre son propre passé.
Ndiamé SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur

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