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« Dette du Sénégal : restructurer aujourd’hui pour préserver demain »



« Dette du Sénégal : restructurer aujourd’hui pour préserver demain »
Le Sénégal fait face à une situation sans précédent qui nécessite de prendre des décisions ardues. Ainsi, les discussions sur la réorganisation de la dette ne devraient pas se limiter à une dichotomie entre partisans de la souveraineté nationale et ceux qui seraient disposés à accepter une prétendue tutelle extérieure. L'enjeu véritable est à la fois plus simple et plus exigeant : comment redresser les images de manœuvres de l'Etat tout en protégeant la population et en offrant au Sénégal les outils nécessaires pour poursuivre son développement ? Sur ce sujet, la réorganisation de la dette pourrait être une solution avisée.
La tribune signée par 191 enseignants-chercheurs, enseignants vacataires, acteurs économiques et personnalités politiques (mise en ligne ce vendredi 4 Septembre 2026), soulève des interrogations légitimes concernant la dette sénégalaise, la clarté des finances publiques et la protection des citoyens. Néanmoins, sous ce qui semble être une approche prudente se cache en réalité une position bien plus délicate : elle exige de mettre de suspendre l'engagement ferme du Sénégal tout en n'offrant aucun plan d'action fiable pour aborder sans délai ses défis financiers. Effectivement, nous avons partageons une exigence commune : protéger les Sénégalais. Cependant, c'est précisément au nom de cette exigence qu'il est nécessaire de soutenir la restructuration. Car il faut avoir l'audace de poser la question que la tribune esquive : si la restructuration est écartée, quelle est la solution pratique ?
En réalité, la tribune oppose, de manière implicite, la souveraineté à l'accord avec le FMI. C'est une interprétation particulièrement restreinte de la souveraineté. Un pays souverain est un pays qui est en mesure de prendre les décisions difficiles lorsqu'elles sont nécessaires pour assurer sa stabilité. La souveraineté ne signifie pas rejeter toute forme d'assistance extérieure. Il s'agit de négocier, de choisir et de protéger ses propres intérêts. Quand un foyer discute d'un prêt devenu trop imposant, il ne se dépossède pas de sa liberté. Lorsqu'une entreprise restructure sa dette pour prévenir la faillite, elle ne renonce pas à son autonomie. C'est également vrai pour un État. Le Sénégal n'a aucune raison de faire de la restructuration un emblème de soumission. Il doit le transformer en un outil de redressement.
De plus, les signataires font référence au mandat et au projet de « Sénégal souverain, juste et prospère ». C'est vrai, mais un mandat politique n'interrompt pas l'application des lois économiques. La promesse de souveraineté économique faite par Basiiru Jomaay FAY aux Sénégalais implique néanmoins que le gouvernement soit en mesure de rémunérer ses employés, de financer ses écoles et universités, d'investir dans ses infrastructures et de favoriser sa croissance économique. Ainsi, si un État consacre ses marges budgétaires à rembourser sa dette, il aura moins de ressources disponibles pour mettre en œuvre son programme. Ainsi, une incohérence émerge de l'argumentaire des signataires : ils aspirent à plus de souveraineté économique, tout en rejetant un des outils qui pourrait renforcer la capacité financière indispensable à cette souveraineté. Le véritable choix n'est pas « souveraineté ou restructuration ». C’est restructurer pour retrouver des marges de manœuvre ou laisser la contrainte financière réduire progressivement ces marges.
L’Assemblée doit débattre, mais le débat ne doit pas devenir un prétexte à l’immobilisme. Effectivement, l'Assemblée nationale est tenue de mener son contrôle. Oui, les modalités du programme doivent être comprises. Oui, la société civile devrait avoir la possibilité d'analyser les conséquences. Doit-on cependant geler toute décision en attendant la tenue d'un grand débat national ? Quant à la dette, elle continue de courir. Les exigences financières de l'État ne cessent d'exister pendant que nous débattons. La démocratie requiert le contrôle des décisions ; elle ne requiert pas l'immobilisme. On peut parfaitement informer l’Assemblé nationale, publier les engagements, débattre des orientations et poursuivre simultanément les négociations financières. Faire du débat préalable une condition absolue de toute action, c’est prendre le risque de transformer une exigence démocratique légitime en facteur d’aggravation financière.
L'enjeu n'est pas uniquement de savoir « qui est responsable ? », mais « comment surmonter la crise ? ». Les signataires réclament à juste titre que les responsabilités soient définies. Cependant, toute enquête, aussi importante soit-elle, ne réglera aucune échéance. Un audit n'est pas destiné à payer les salaires. Les hôpitaux ne seront pas financés par une procédure judiciaire. L'Etat ne pourra pas financer ses projets d'investissement grâce à une commission d'enquête. On doit éviter de confondre deux enjeux distincts : l'identification des responsabilités et la gestion de la dette. Il est tout à fait possible de mener les deux approches simultanément. Il serait extrêmement répréhensible d'attendre que toutes les enquêtes soient terminées avant de procéder à la restructuration. La justice suit son propre calendrier, tout comme les marchés financiers.
Il ne suffit pas de dire « les Sénégalais ne doivent payer ». C'est sans doute le point le plus séduisant de la tribune. Il n'est souhaitable pour personne que le redressement repose de manière disproportionnée sur les ménages modestes. Toutefois, la question demeure : comment prévenir cela ? La restructuration fournit justement une partie de la solution. Elle pourrait permettre à l'État d'améliorer la protection des dépenses sociales et des investissements, en prolongeant les échéances, en diminuant la charge annuelle du remboursement de la dette et en restaurant les marges budgétaires. Inversement, si le Sénégal rejette toute restructuration malgré l'exigence de la situation financière actuelle, il devra se tourner vers d'autres sources de financement et ces dernières ne seront pas fournies sans effort. Ces améliorations découleront inévitablement d'une hausse des recettes, d'une réduction des dépenses, de nouvelles sources de revenus ou d'une combinaison de ces trois éléments. Dans tous les scénarios, les citoyens seront impliqués. La question n'est donc pas de trouver des façons d'éviter toute forme d'effort. Elle a pour but de déterminer comment rendre cet effort durable et juste.
Le FMI n'est ni un sauveur, ni un adversaire. Il s'agit d'un acteur avec qui le Sénégal négocie. Il ne faut pas dépeindre la collaboration avec le FMI comme une substitution à la souveraineté. L'État du Sénégal est en mesure de négocier avec fermeté. Il peut plaider en faveur des dépenses sociales. Il est capable de justifier l'investissement. Il peut demander un plan budgétaire qui soit en accord avec la croissance. Il a le droit de rejeter certaines mesures. Il a également la capacité de réunir d'autres collaborateurs. Cependant, il ne peut pas affirmer sans nuance que toute situation externe est en accord avec la souveraineté. La négociation est précisément l'application de la souveraineté.
Les signataires font référence au Ghana et à la Zambie comme exemples d'avertissement. Toutefois, la conclusion qu'ils font peut être sujette à débat. Si ces expériences démontrent que les restructurations peuvent être longues et pénibles, elles soulignent avant tout un point : plus on tarde, plus la restructuration a de chances de se compliquer. La leçon à retenir n'est pas nécessaire « ne restructurons pas ». Elle peut être complètement à l'opposé : « entamons la restructuration assez tôt, négocions âprement et obtenons des conditions qui permettront au Sénégal de retrouver une trajectoire viable dans les meilleurs délais ». Une restructuration imparfaite peut être améliorée par la négociation. Il est beaucoup plus difficile de maîtriser une crise financière qui se dégrade.
L'expérience de l’Équateur est intéressante. Cependant, il n'est pas souhaitable pour un pays de simplement dupliquer la stratégie d'un autre. La structure de la dette, les créanciers, la situation monétaire, les réserves, le système bancaire, la structure productive et les relations internationales diffèrent. L'Équateur avait ses propres circonstances, le Sénégal a les siennes. Il ne s'agit donc pas de demander : « Pourquoi ne faisons-nous pas exactement comme l'Équateur ? », mais plutôt : « Quelles sont les combinaisons d'audit, de restructuration, de réforme budgétaire et de croissance qui correspondent le mieux à la situation sénégalaise ? ».
Néanmoins, les signataires ont raison sur un aspect crucial : Il est indispensable que le Sénégal renforce la mobilisation de ses ressources internes. Mais, cela ne résout pas tout de suite le problème. Étendre l'assiette fiscale nécessite du temps. Réduire les exonérations nécessite du temps. La réforme de l'administration est un processus long. Le développement de l'industrie nécessite du temps. Il faut du temps pour augmenter les exportations. Il faut du temps pour utiliser plus efficacement l'épargne nationale. Toutefois, les obligations de la dette ne se soucient pas des progrès de ces réformes. La restructuration peut précisément acheter du temps. Cette approche met en place une contrainte plus stricte dès maintenant pour mettre en œuvre les réformes qui donneront leurs effets dans le futur.
La formule finale de la tribune est attrayante (« Redresser pour transformer, non ajuster pour rembourser »), cependant, c'est un faux dilemme. Il n'est pas envisageable de transformer durablement une économie si les finances de l'État sont en déséquilibre. Il est difficile de faire d'importants investissements tant que l'État a du mal à respecter ses obligations. Il est impossible d'élaborer une politique industrielle ambitieuse sans disposer de moyens budgétaires. Il n'est pas possible de garantir la souveraineté énergétique tout en ayant une trésorerie constamment sous pression. Ainsi, le redressement financier n'est pas opposé à la transformation. C'est là sa condition. Il faut trouver une manière de mener ce redressement sans compromettre l'investissement et l'harmonie sociale. C'est précisément l'aspiration que devrait viser une restructuration habilement négociée.
Le véritable risque réel consisterait à amalgamer la dignité nationale et le refus de la réalité. En d'autres termes, il est relativement aisé sur le plan politique de déclarer « nous ne voulons pas d'austérité » ; « nous ne voulons pas de conditionnalité » ; « nous ne voulons pas payer pour les erreurs du passé » ; « nous voulons investir davantage » ; « nous voulons préserver tous les services publics ».
Il se peut que toutes ces ambitions soient légitimes. Cependant, une stratégie économique ne peut pas être exclusivement fondée sur nos désirs. Elle doit aussi tenir compte de ce que nos ressources financières autorisent. Le rôle politique implique de trancher entre des buts conflictuels. Il est parfois ardu, mais c'est justement pour cette raison que les gouvernements sont élus.
Si les 191 signataires de la tribune s'opposent à la restructuration, ils doivent défendre cette position jusqu'au bout et formuler des réponses claires aux questions suivantes : Comment le Sénégal va-t-il financer ses obligations financières dans les années à venir ? Quelle autre solution offrent-ils en lieu et place de la restructuration de la dette ? Quelle devrait être la réduction des dépenses publiques si la restructuration est rejetée ? Quels impôts faut-il augmenter ? Sur quels investissements faudrait-il différer ? Quelles sont les alternatives de financement que l'on aurait en cas de perte de ceux-ci ? À quel prix ? Et par-dessus tout : Comment assurer que cette option apportera plus de protection aux Sénégalais que la restructuration ? Le débat devrait se concentrer sur ces enjeux.
Il ne faut pas que le débat crée une opposition fictive entre les créanciers et le peuple sénégalais. Lorsqu'un État n'a pas suffisamment de ressources propres pour financer ses investissements, il fait appel à des créanciers. L'enjeu principal consiste à réduire progressivement cette dépendance, en instaurant une économie plus productive et en améliorant l'efficacité de la gestion publique. Il convient donc d'envisager la restructuration comme une étape transitoire, et non comme un modèle durable. Elle devrait contribuer à diminuer la tension financière actuelle afin de fournir au Sénégal les ressources nécessaires pour établir à l'avenir une économie moins dépendante de l'endettement.
Le Sénégal mérite mieux qu'une politique d'opposition entre « souverainistes » et « partisans du FMI ». Il devrait y avoir un débat approfondi sur les chiffres, les échéances, les scénarios et les répercussions. Être en faveur de la restructuration ne veut pas dire acquiescer à toutes les conditions. Approuver un programme avec le FMI ne signifie pas renoncer à ses principes. Appeler à la discipline budgétaire ne veut pas dire qu'on veut porter préjudice aux personnes démunies. Et soutenir la crédibilité financière du Sénégal ne veut pas dire défendre les intérêts des créanciers aux dépens de la population. La véritable dichotomie n'est pas là : elle se situe entre ceux qui suggèrent des solutions en accord avec nos contraintes et ceux qui critiquent les contraintes sans indiquer comment les surmonter.
En somme, soulignons que le Sénégal n'a pas à faire un choix entre dignité et réalisme. Il est impératif qu'il opte pour une stratégie qui lui permettra de regagner les deux. La restructuration ne constitue pas une fin. Ce n'est pas une soumission. Ce n'est pas une renonciation au projet de souveraineté. C'est un instrument qui aide à diminuer la pression financière, à rétablir les marges budgétaires, à sauvegarder l'investissement et à offrir au pays le temps voulu pour réorienter son économie. Effectivement, la transparence est nécessaire ! Effectivement, un contrôle parlementaire est nécessaire ! En effet, il est à la recherche de responsabilités ! Effectivement, il est nécessaire de préserver les personnes vulnérables ! Effectivement, il est nécessaire de mener des négociations solides avec le FMI et les créanciers. Le pays a besoin de temps, de liquidités, de crédibilité et d’une trajectoire financière Le pays a besoin du temps, des flux de trésorerie, une crédibilité ainsi qu'une trajectoire financière viable. La structuration peut offrir le temps et l'espace nécessaires. Un véritable patriotisme économique ne se limite pas à rejeter une restructuration simplement parce qu'elle peut être politiquement délicate. Il s'agit de l'exploiter pour remettre le Sénégal sur ses pieds.
Pour que le Sénégal soit véritablement souverain, équitable et florissant, donnons-lui les ressources financières et l'avenir qu'il mérite. Restructurer aujourd'hui, assainir maintenant, investir pour demain et assurer une transformation durable. C’est cela, non pas renoncer à la souveraineté, mais reprendre progressivement le contrôle de notre avenir économique.
Dr Mame Alé MBAYE
Enseignant-chercheur à l’Université Iba Der Thiam de Thiès
Vice-coordinateur du Pôle Education et Culture du Réseau des Enseignants du Supérieur autour de Diomaye (RESUD)
Membre KIIRAAY du Département et de la Commune de Tivaouane
Membre du Comité scientifique du Mouvement National des Arabisants engagés à accompagner le Président Diomaye (Section Région de Thiès)

Rédigé par le Dimanche 6 Septembre 2026 à 20:12


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