2,2 milliards de dollars: le miroir du FMI ou la fin de la cavale souverainiste (Ndiamé SAKHO)



Il est des moments où la politique cesse d’être un discours et redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : l’art de gouverner avec le réel. Le 1er septembre 2026, l’accord conclu entre le Sénégal et le Fonds monétaire international, portant sur un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars, constitue précisément l’un de ces moments. Après des années de turbulences financières, Dakar et le Fonds sont parvenus à un accord au niveau des services – un accord encore soumis à l’approbation du Conseil d’administration du FMI. Mais derrière ce chiffre spectaculaire, c’est une autre histoire qui se raconte : celle d’un pays que les slogans ont momentanément éloigné de la réalité, et qui tente aujourd’hui de se réconcilier avec elle. C’est la fin d’une cavale.
La souveraineté comme slogan, le FMI comme réalité
Pendant longtemps, le mot « souveraineté » a été brandi comme une promesse de libération. Souveraineté monétaire, financière, économique, alimentaire : le mot était devenu un sésame politique. Il suffisait presque de le prononcer pour donner l’impression que le Sénégal pouvait s’affranchir des contraintes du monde. Ousmane Sonko, alors Premier ministre, déclarait encore en août 2025 que « le Sénégal n’a pas besoin du FMI », affirmant que le pays n’attendait plus rien de personne. La formule était séduisante, presque lyrique. Mais l’économie, elle, ne se laisse pas séduire par les formules. Elle ne connaît ni les meetings, ni les slogans, ni les invectives. Elle connaît les déficits, les échéances, les taux d’intérêt, les réserves, la confiance des créanciers et la capacité d’un État à honorer sa signature. Comme le rappelait déjà Aristote, le possible est déterminé par les conditions du réel. On ne gouverne pas avec ce qu’on voudrait que les chiffres soient ; on gouverne avec les chiffres tels qu’ils sont.
La cavale sans issue
Il faut le dire sans caricature : le problème du Sénégal n’est pas d’avoir voulu être souverain. Le problème est d’avoir parfois confondu souveraineté et autosuffisance, et d’avoir cru que l’on pouvait se passer du monde en le fuyant. Un État souverain peut négocier avec le FMI, emprunter, accepter des contraintes. Mais un État véritablement souverain doit surtout être capable de payer ses dettes, maîtriser ses comptes et inspirer confiance. Or, lorsque le FMI suspend son précédent programme de 1,8 milliard de dollars après la découverte de plus de 11 milliards de dollars de dette non déclarée, la rhétorique souverainiste se heurte brutalement au mur des chiffres. La dette publique avait alors atteint environ 132 % du PIB à fin 2024. Voilà le paradoxe : celui qui voulait se libérer de la tutelle du FMI s’est retrouvé dans une situation où le retour du FMI devient précisément l’une des conditions du rétablissement financier du pays. La souveraineté, lorsqu’elle ne s’accompagne pas de solvabilité, n’est qu’une posture. C’est une cavale sans issue : on court, on s’épuise, mais on reste prisonnier de ses propres impasses.
L’impasse de Sonko à la Primature
Il faut regarder froidement la période durant laquelle Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement. L’ambition affichée était immense : rupture, transformation systémique, financement endogène, réduction de la dépendance extérieure. Sonko avait notamment défendu l’idée que le financement du projet devait reposer très largement sur les ressources nationales, avec une forte réduction du recours à l’endettement extérieur. Sur le papier, l’ambition était cohérente avec le discours. Mais entre la théorie et la trésorerie, il y a parfois un continent. Le Sénégal s’est retrouvé confronté à une équation presque insoluble : des besoins de financement considérables, une dette devenue extrêmement lourde, un accès au financement extérieur fortement renchéri et un programme avec le FMI suspendu. La conséquence fut une forme de cavale financière : chercher des ressources tout en récusant les mécanismes permettant de les obtenir à des conditions soutenables. On a maquillé les comptes, suspendu les programmes, et l’on a cru que la rhétorique enflammée pouvait servir de politique monétaire. Mais une nation ne se nourrit pas de slogans ; elle se nourrit de stabilité et de crédibilité. En refusant la réalité, l’ancienne équipe n’a pas construit la souveraineté ; elle a simplement hypothéqué l’avenir.
Le mérite de Diomaye et de l’équipe de Cheikh Diba
C’est ici qu’il faut reconnaître au président Bassirou Diomaye Faye et à l’équipe économique conduite par le ministre des Finances Cheikh Diba un mérite essentiel : avoir choisi de regarder la réalité en face. Gouverner, disait Machiavel, c’est savoir naviguer entre la fortune et la vertu. Face à l’héritage d’une économie en lambeaux et d’une confiance internationale brisée, ils ont eu le courage de déposer les armes de l’orgueil pour reprendre le dialogue. Le gouvernement a entrepris un travail de fiabilisation des données financières et de restauration de la crédibilité de l’État ; l’accord avec le FMI est l’aboutissement de ce long processus de négociation et de clarification. Cheikh Diba a compris une vérité profonde : la transparence n’est pas une faiblesse, elle est la première condition de la puissance. Reconnaître une situation difficile n’est pas capituler, c’est commencer à la corriger. Et c’est là que se trouve la différence entre la politique spectacle et la politique d’État : la première cherche à gagner la bataille du récit, la seconde cherche à gagner celle du temps long. Accepter le FMI, ce n’est pas trahir l’idéal de souveraineté ; c’est reconnaître que la souveraineté ne consiste pas à mourir seul et endetté, mais à choisir ses contraintes pour mieux s’en libérer. Le FMI n’est pas un ennemi, c’est un miroir : il nous renvoie à nos propres incohérences.
Les 2,2 milliards ne sont pas un triomphe
Il faut cependant se garder d’un enthousiasme excessif. Les 2,2 milliards de dollars ne constituent pas une victoire financière définitive ; ils sont une bouée de sauvetage, une bouffée d’oxygène, une chance de redressement. Le programme implique notamment des mesures destinées à restaurer la soutenabilité de la dette et prévoit une démarche de restructuration dans le cadre commun renforcé du G20. Autrement dit, le Sénégal n’a pas simplement obtenu de l’argent ; il a obtenu du temps. Et le temps est précisément ce qu’il faut désormais utiliser intelligemment. Car emprunter pour rembourser des emprunts ne constitue pas une politique économique. La seule sortie durable passe par une transformation profonde de l’économie : produire davantage, exporter davantage, industrialiser davantage, améliorer la productivité, élargir l’assiette fiscale, développer les PME et surtout transformer la jeunesse en force productive. La chaîne est connue : formation, emploi, production, investissement, croissance, recettes fiscales, désendettement. C’est elle qu’il faut reconstruire, sinon le FMI deviendra une perfusion permanente.
Le véritable enjeu de la souveraineté
Il faut donc réhabiliter le mot « souveraineté ». La souveraineté n’est pas le refus de l’aide, ni le refus du FMI, ni même le refus de l’endettement. La souveraineté, c’est la capacité de choisir parce que ses finances permettent de choisir. Un pays qui doit constamment courir derrière ses créanciers dispose d’une souveraineté théorique. Un pays qui produit, épargne, investit, exporte et maîtrise sa dette dispose d’une souveraineté réelle. Voilà pourquoi le programme de 2,2 milliards peut être paradoxalement interprété comme une étape vers davantage de souveraineté, à condition que le Sénégal ne transforme pas cette nouvelle facilité financière en nouvelle dépendance. La souveraineté économique ne consiste pas à refuser le FMI ; elle consiste à utiliser le FMI pour remettre l’économie sur ses pieds, jusqu’au jour où le Sénégal n’aura plus besoin de lui.
La leçon politique
La leçon de cette séquence dépasse largement Sonko. Elle concerne toute une génération politique. Il est facile de promettre la rupture lorsque l’on est dans l’opposition ; il est beaucoup plus difficile de gérer les conséquences de la rupture lorsqu’on se retrouve aux commandes. Le pouvoir est le moment où les slogans rencontrent les factures, où les promesses rencontrent les échéances, où la philosophie politique doit se soumettre à l’arithmétique budgétaire. Aujourd’hui, le réel a définitivement gagné son duel avec le discours. Et pour ceux qui avaient promis que le Sénégal n’avait plus besoin du FMI, l’histoire offre une ironie presque philosophique : ils voulaient sortir de la dépendance par le verbe ; le Sénégal devra désormais en sortir par le travail, la rigueur et la production.
De la souveraineté verbale à la souveraineté productive
Le Sénégal ne doit donc ni avoir honte du FMI, ni célébrer le FMI. Il doit utiliser intelligemment cette nouvelle fenêtre de respiration. Le mérite de Diomaye Faye et de l’équipe de Cheikh Diba sera précisément d’avoir compris qu’avant de rêver d’indépendance financière, il fallait d’abord restaurer la crédibilité financière. Car il existe deux souverainetés : la première se proclame, la seconde se construit. La première se nourrit de discours, la seconde se nourrit de production, de discipline, de transparence et de résultats. Les 2,2 milliards de dollars ne sont donc pas le démenti de la souveraineté sénégalaise ; ils sont peut-être l’occasion de passer enfin d’une souveraineté proclamée à une souveraineté construite. La cavale est terminée. Le réel est revenu. Au gouvernement désormais de prouver que ce retour à la lucidité n’est pas un échec, mais le premier acte d’une liberté authentique – celle qui se mérite, dans la rigueur des chiffres et la sueur des réformes.

Ndiamé SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur


Rédigé par le Mercredi 2 Septembre 2026 à 04:02